Adieu Pierrot, je t'aimais bien

Masculin féminin, le génial hybride de socio et de mélo de Godard, a un demi-siècle. Mais pas une ride. La preuve, il ressort en salles.
Par Frédéric Mercier

masculinMasculin féminin, c'est le film après Pierrot le fou. Autant celui-ci était flamboyant, coloré, romantique, méditerranéen, souvent léger (songeons à Raymond Devos), rimbaldien, « siodmakien » et pensé comme un adieu à la jeunesse ; autant Masculin féminin est terne, en noir et blanc bien noir, parisien à la moelle, engagé politiquement « maupassantien » et en forme de salutations à une autre jeunesse. Quand Godard se tourne pour la première fois vers le producteur Anatole Dauman, il a sous ses Ray Ban l'idée de filmer une jeunesse inédite, qui n'est déjà plus la sienne. Mais aussi d'adapter deux nouvelles du bel ami normand, « Le Signe » et « La Femme de Paul ». De celleci il emprunte d'abord le prénom qu'il donne à Jean-Pierre Léaud qui fut son assistant sur Pierrot le fou. Dans Masculin féminin, Léaud est Léaud, Doinel et Paul, tout à la fois. Godard avait dit à Dauman vouloir tourner son Doinel à lui. Il est donc un personnage un peu schizophrène qui trimballe le romantisme de ses aînés, né à la mauvaise époque mais qui comprend celle de ses contemporains. Il est à la fois l'ambassadeur de Truffaut, Godard et leur successeur mieux informé. Et Paul-Doinel-Léaud tombe amoureux d'un pure produit sixties, une adorable jeune chanteuse de yé yé, dépourvue d'empathie, obsédée par elle-même et son succès, ayant troqué les sentiments pour le consumérisme, laquelle est interprétée par Chantal Goya (dont il convient encore de signaler combien elle fut sexy, et combien les femmes le sont chez Godard). De « La Femme de Paul », Godard emprunte l'idée d'un homme qui découvre que sa femme est homosexuelle. Chez le cinéaste suisse, cela est plus ambigu. Alors que Léaud- Doinel-Paul sifflote du Bach comme personne n'en a jamais siffloté, Marlène Jobert pose ses mains sur les bras de Madeline-Chantal Goya. Il surprend aussi deux hommes dans les toilettes avant d'écrire sur la porte « A bas la république des lâches ». De la nouvelle « Le Signe », Godard songeait puiser l'argument d'une observation des jeunes filles qui se prostituent. Paul-Doinel-Léaud entrevoit dans un café une femme proposer son corps à un Allemand qui fait les comptes sur ce qu'il pourrait obtenir à partir de ce qu'il a en poche. Tandis qu'une ravissante demande à Paul si pour quelques sous il souhaite mater ses seins dans un photomaton. Tout se marchande. Mais Masculin féminin, audelà de ses aphorismes, son humour constant, son puzzle, son acuité sociologique (le meilleur film sur les yéyés) ses scènes clé, sa radicalité, est un sublime mélodrame. Pas une scène ici, où ne se devine, se voit le malaise de Paul auprès de Madeleine, et la gêne de Madeleine auprès de Paul. Evidemment, comme dans toute histoire d'amour, entrent le social, le monde, l'extérieur. Mais chez Godard, tout est toujours à prendre ou à laisser. Laissons-lui les derniers mots, alors que Paul regarde un film érotique auprès de Madeleine qui fait mine de ne pas être à ses côtés « Ce n'était pas le film dont nous avions rêvé. Ce n'était pas ce film total que chacun parmi nous portait en soi, ce film qu'on aurait voulu faire, ou plus secrètement sans doute, que nous aurions voulu vivre. »

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